Soirée des services : intervention du père Fabrice de Hays

« Je suis Fabrice du Hays, 40 ans, prêtre de la Communauté de l’Emmanuel. Votre curé, le père Matthieu, est un bon ami. Nous nous retrouvons souvent le lundi, et passons la journée à nous raconter nos paroisses.

Vous vous demandez sans doute ce que va bien pouvoir vous apprendre sur la pastorale un tout jeune prêtre sans grande expérience, et curé depuis à peine plus d’un an. Rassurez-vous, je ne prétends pas faire un enseignement magistral. Je veux simplement vous livrer un petit témoignage de ce qui m’est arrivé ces dernières années.

L’histoire a commencé il y a 4 ans. A ce moment-là, j’étais allé rendre visite à des cousins à New-York. Ceux-ci m’ont suggéré à plusieurs reprises d’aller visiter Hillsong, une communauté évangélique brillant par son dynamisme missionnaire. Cette idée ne m’enthousiasmait pas tellement. Mais quand j’appris que certains catholiques français faisaient le voyage aux Etats-Unis spécialement pour découvrir cette fameuse communauté, j’ai pensé qu’étant déjà sur place, je pouvais y faire le détour. Ce fut alors une expérience fondamentale et inspirante pour moi.

Il y a une préoccupation que, je pense, nous partageons tous : celle de voir dans bien des endroits de France nos paroisses se vider, les cheveux blanchir dans nos assemblées (quand il reste des cheveux). Or il faut le dire honnêtement, dans beaucoup d’endroits, y compris notre diocèse, où l’on continue à faire comme on a toujours fait, tout porte à croire qu’à courte ou moyenne échéance les paroisses seront vides. Pour exemple, en février dernier, je suis allé dans une petite ville – une ville pas un village – des Hautes-Alpes pour célébrer la messe du dimanche. J’y ai compté douze personnes dont dix avaient plus de 75 ans. On peut déplorer tout cela en se répandant en accusations sur la sécularisation de notre société (qui n’y est sans doute pas pour rien). Mais ce qui est certain, c’est qu’en continuant sur le même mode de fonctionnement, on fonce vers la fermeture à court terme de nombreuses paroisses.

Mais alors, que faire ? Que faire pour que nos communautés chrétiennes cessent de diminuer et grandissent à nouveau ? Permettez-moi de prendre une analogie : un organisme vivant qui est en bonne santé grandit naturellement. Des parents veillent au régime équilibré de leurs enfants pour que leur corps soit sain et grandisse. Mais la croissance n’est qu’une conséquence de la santé du corps. De même, il s’agit de s’inquiéter moins de la croissance d’une paroisse que de sa santé. Comment faire en sorte que le corps-Eglise soit sain ?

Pour le corps qu’est une paroisse, le régime équilibré, c’est celui des 5 essentiels – prière, formation, fraternité, service, évangélisation – et cela dans tous les aspects de sa vie. C’est pourquoi, si nos paroisses ne grandissent pas, c’est qu’il y a une carence de l’un ou l’autre des ces essentiels, c’est que ce corps souffre de l’une ou l’autre maladie.

Ce soir j’aimerais vous parler spécifiquement de l’accueil, en partant des maladies dont nos paroisses souffrent et qui relèvent d’une carence de cette dimension-là.

  1. Une première maladie est celle des « communautés anonymes», quand les mots « frères et sœurs » sont vidés de leur sens. Rappelons ces mots des Actes de Apôtres (4, 32) : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. » Comment ai-je soin des autres en tant qu’ils sont mes frères ? Car la paroisse doit réellement ressembler à une famille. C’est ce qui était si beau dans la communauté de Hillsong. On y fait l’expérience d’une famille.
  2. Une deuxième maladie est celle du « mon Jésus à moi» : je fais ma prière, je vais à ma messe, je veux mon baptême pour mon enfant, si possible sans aucune autre famille que la mienne, etc. Et en définitive je n’envisage la dimension ecclésiale que comme une organisation pratique résolvant l’impossibilité d’avoir tous son propre prêtre à domicile. Mais je ne saisis pas la profondeur de l’Eglise corps du Christ. Rappelons-nous pourtant ce que nous dit Paul : « Prenons une comparaison : en un corps unique, nous avons plusieurs membres, qui n’ont pas tous la même fonction ; de même, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps dans le Christ, et membres les uns des autres, chacun pour sa part. Soyez unis les uns aux autres par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns pour les autres. » (Rm 12, 4.5.10). Rappelons ce que nous disons à chaque messe : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps » (cf. PE II).
  3. Une troisième maladie est celle de la critique, du manque de charité et de bienveillance, des langues de vipères paroissiales. Or dire une parole mauvaise sur une personne, c’est s’empêcher soi-même et les autres de réaliser le commandement qui fait la synthèse de l’enseignement du Christ : celui de l’amour du prochain. Cette maladie se décline dans les comparaisons et les jalousies, entre clochers ou familles, dans les résistances à dépasser les barrières sociales dans le cas de paroisse comme la mienne qui regroupe des milieux plutôt bourgeois et des milieux plus populaires. Qu’est-ce à côté des premiers chrétiens qui allaient célébrer la messe en frères avec leurs propres esclaves. A l’époque, cela n’allait déjà pas sans quelques difficultés si bien que Paul a dû recadrer des communautés (cf. 1Co 11,20-34). Elle se décline aussi dans une logique de défense de son pré carré avec ma messe et mes horaires.
  4. Une quatrième maladie est celle des conflits en paroisse, dégénérant en pétition ou autre. Rappelons-nous la satire hélas tellement vraie de Coluche raillant les catholiques qui n’ont plus que ça à faire de se battre entre eux sur des questions de latin ou de français. En plus d’être un réel contre-témoignage, cette maladie est celle qui attriste le plus le cœur d’un prêtre.
  5. Une cinquième maladie est celle des propriétaires de services: quand on assure à son curé et à tout le monde que si on n’assure plus ce service, personne ne le fera, ou du moins personne ne le fera aussi bien. Il serait sain que toute personne engagée dans la paroisse, au bout de six ans d’exercice de tel ou tel service, vienne le remettre au curé.
  6. La sixième maladie est celle des têtes d’enterrement. Nietzsche écrivait : « Je croirais en Dieu, lorsque les chrétiens auront une tête de ressuscités ! » Cela vaudrait le coup d’avoir un miroir dans nos assemblées. Je dis cela pour les fidèles comme pour les prêtres. Un sourire à la messe n’est pourtant pas un péché. « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche » nous dit Paul (1Th 5,16). Joie et humour ne disconviennent donc pas avec la prière et la messe. Qu’est-ce que j’ai pu rire chez les évangéliques !
  7. Septièmement, j’en viens à la maladie de l’immobilisme poussiéreux. Le pape François nous dit pourtant : « La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du ‘‘on a toujours fait ainsi’’. J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés » (cf. EE 33).
  8. J’en terminerai avec une huitième maladie, celle de l’absence de zèle missionnaire. C’est lorsqu’on n’est pas vraiment convaincu que l’évangélisation et l’accueil de nouveaux frères est une priorité absolue. Quand on est dans un entre-soi mortifère. Le genre de maladie qui nous fait dire : « Mon père, je ne reconnais plus la paroisse ! Il y a plein de gens que je ne connais pas. » ou bien « Mon père, les enfants font trop de bruit ». Qui nous rend incapable de nous réjouir de cette vie. On est parfois devenu une religion de personnes bien installées dans leur confort. Or une paroisse missionnaire, c’est inconfortable et cela est bon. Jésus nous a promis beaucoup de belles choses. Mais il ne nous a jamais promis le confort : « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête » (Mt 8,20).

Je vous ai dressé un inventaire dur mais nécessaire des maladies dont peuvent souffrir nos paroisses par carence d’accueil. Rassurez-vous, je ne compte pas en rester à ce triste tableau. Regarder en face ces maladies, c’est pour mieux leur trouver un remède.

Je veux donc vous livrer quelques remèdes qu’on a tâché d’imaginer sur ma paroisse pour qu’elle soit accueillante. Ils ne sont pas à transposer tels quels, mais j’espère qu’ils pourront vous inspirer.

Si on veut penser l’accueil, il convient de le penser pour d’abord dans notre grand rendez-vous de la semaine, à savoir  les messes dominicales. Cela passe par un service d’accueil béton. Dans ma paroisse, on a pensé jusqu’à 4 types de personnes d’accueil : des personnes pour l’aide au stationnement, des personnes tout simplement chargées des salutations, des « hôtes » à une table d’accueil, et des placeurs. Tout cela, ce sont les premiers sourires que les fidèles ou les nouveaux venus vont rencontrer, à l’extérieur comme à l’intérieur. Le but c’est qu’une personne nouvelle se soit entendu dire bonjour au moins trois fois avant le début de la messe.

Cela suppose de choisir avec soin des personnes qui projettent un sourire et une chaleur personnelle, des gens qui soient chaleureux et joyeux, qui comprennent qu’on ne fait pas du marketing, qui soeint dans une démarche de gratuité. Et en outre, il faut savoir qu’on choisit ses équipes d’accueil en fonction de qui l’on veut accueillir : si l’on veut accueillir des jeunes, il faudra des jeunes à l’accueil ; si l’on veut des familles, de même, etc. Il est bon que cette équipe d’accueil soit identifiable, à l’aide de badge, d’une tenue reconnaissable (sweats, polaires sans manche ou écharpe), jusqu’à des parapluies à l’emblème de la paroisse pour ceux qui accueillent à l’extérieur.

Cela suppose aussi une église et des locaux propres, beaux, et pourquoi pas avec une température agréable. Il faut tout faire pour qu’on puisse venir à la messe le plus facilement possible : en proposant un parking facile, une garderie… avec des jeux propres (et pas les mêmes jeux nuls et sales qui donnent l’impression qu’on se fiche des enfants). Ces petites choses contribuent à ôter tout obstacle entre l’homme et Dieu.

Pensez que dans l’église de Rick Warren, il y a jusqu’à 500 personnes mobilisées sur le service d’accueil pour l’office dominicale. L’accueil ne peut donc pas être uniquement la mission du prêtre. Bien sûr le prêtre y participe. C’est pourquoi il est bon que les paroissiens réguliers comprennent que les 10 minutes de salutations qui suivent la messe sont pour lui l’occasion de rencontrer les visages qu’il ne connaît pas. Il est bon aussi d’élargir quelques fois dans l’année cette mission d’accueil à toute la paroisse et pas seulement à l’équipe et aux prêtres.

Un des enjeux d’un accueil vraiment chaleureux qui touche les gens, c’est de retenir les prénoms. Or on a tous fait l’expérience de demander à quelqu’un son prénom et de l’oublier aussitôt, voire de ne l’avoir même pas écouté. Je vous donne donc au passage deux trucs qui m’aident à retenir un prénom que quelqu’un me donne. D’abord, je le répète trois fois dans mon échange avec lui. Ensuite je l’associe mentalement à une  personne que je connais qui porte le même prénom et dont l’image me reviendra chaque fois que je le recroiserai.

Un bon truc pour penser l’accueil sans trop de maladresse, c’est de se mettre dans la peau d’un non-croyant. Imaginez-vous que vous allez à la mosquée et ce que vous aimeriez qu’on fasse pour que vous vous sentiez accueilli dans ce lieu qui vous est étranger. Il faut donc aider les nouveaux-venus, de plus en plus nombreux, à se sentir à l’aise. Il faut à la fois leur permettre de suivre au mieux, en proposant par exemple un livret-missel bien fait pour suivre la messe, et leur laisser la possibilité de rester anonyme. Car rien ne met plus mal-à-l’aise un nouveau venu que d’être montré du doigt, même avec la meilleure intention du monde. C’est dans le même esprit qu’on propose une « carte des nouveaux » à un stand spécifique : ceux qui le souhaitent peuvent laisser leurs coordonnées en vue d’une rencontre avec un prêtre et un approfondissement de leur lien avec la communauté paroissiale.

Généralement, les gens qui viennent pour la première fois dans votre église se font une idée s’ils reviendront ou non dans les 10 minutes qui suivent leur arrivée, soit avant que le prête ait commencé son homélie. C’est dire si les premières impressions que l’on donne sont fondamentales.

Encore une fois, sachons avoir de l’humour même dans nos liturgies. Bien entendu, le saint sacrifice de la messe sets quelque chose de grave. Mais ce n’est sans doute pas une coïncidence si humour et humilité ont la même racine. Je ne crois que se soit un péché s’il y a au cours d’une messe une occasion de rire.

J’en viens au sujet délicat de la musique dans nos liturgies. Je constate que les gens de nos jours apprécient énormément la musique (dans la voiture, dans leur chambre, partout avec MP3…). Or ils se réjouissent rarement d’aller à l’église pour la musique qu’ils vont y entendre. On peut ne pas être d’accord, mais Rick Warren affirme qu’il n’existe manifestement pas de style musical sacré en soi. C’est le message véhiculé par cette musique qui la rend sacré ou non. Il n’y a pas de musique chrétienne. Il y a seulement des paroles chrétiennes. Et cela fait 2000 ans que l’Esprit Saint n’a de cesse d’utiliser des styles musicaux variés pour chanter la gloire de Dieu.

Après le concile Vatican II, a pris racine une notion franchement erronée selon laquelle ce qui est ancien est mauvais et ce qui est nouveau est bien. En réponse à cette idée franchement non catholique, a émergée une idée inverse, tout aussi faussée, selon laquelle ce qui est nouveau est mauvais et que ce qui est ancien (traditionnel) est bon.  La catholicité, dans sa grande tradition, a toujours intégré ses deux dimensions.

D’où l’importance d’un style musical établi pour nos messe permettant au gens, selon leur sensibilité, de savoir à quoi s’en tenir. Dans la paroisse catholique de James Mallon, il y a différents styles de chants liturgiques suivant les messes : une messe avec des chants traditionnels avec chorale paroissiale et orgue le samedi soir, une messe plutôt grégorienne, une autre style Glorious, avec guitare électrique, batterie, synthé et un professionnel pour mixer le son. Les paroissiens peuvent alors choisir ce qui les aide à prier.

Je suis d’ailleurs frappé du nombre de jeunes touchés vraiment et durablement par ce qu’ils ont pu vivre au Frat’.Or je n’ai rien vu qui ressemble plus à une assemblée Mega Church évangélique qu’une messe du Frat’.  Pourquoi ne pas répondre au désir des jeunes qui en ont été marqués d’avoir cela aussi le dimanche ?

         Quel que soit le style, il faut veiller à une vraie beauté. Elle est un ressort pour saisir le cœur des gens. Et par pitié, il faut de la qualité, pas seulement musicale, mais aussi acoustique. Il faut être impeccable dans la technique de gestion du son.

         Enfin, je voulais vous parler de la notion des petits groupes. Il faut tenir compte qu’en moyenne, un curé peut connaître vraiment jusqu’à 250 personnes de sa paroisse. Donc si la fraternité, cet essentiel auquel on tient, passe uniquement par le pasteur, notre communauté est condamnée à jamais dépasser 250 personnes.

C’est si facile pour des fidèles de se perdre dans la foule. Combien se rendent compte quand une personne est absente. Or les post-modernes que nous sommes vivent la conversion et la transformation d’abord dans le sentiment d’appartenance. C’est donc un enjeu pour nous de rejoindre les non catholiques en leur donnant la possibilité d’un sentiment d’appartenance. La constitution de petits groupes, de sous-ensembles de 20 à 25 membres plus spécifiquement soucieux les uns des autres est un outil dont se servent énormément les églises évangéliques comme celle de Rick Warren.

Je voudrais conclure en vous disant que nous avons, je le crois vraiment, des mets spirituels bien plus riches et complets à offrir à nos contemporains à notre banquet eucharistique que ceux des évangéliques. Et pourtant je crois qu’aujourd’hui ils savent présenter bien mieux que nous ces deux mets que sont la prière et la Parole. Ils font l’effort d’être de véritables professionnels de l’évangélisation, là où nous faisons bien souvent figure d’amateurs passionnés pleins de bonne volonté. Et cela doit être inspirant pour nous. J’espère que ce propos vous donnera l’envie de creuser ces questions absolument passionnantes du renouveau de nos paroisses, de nous laisser envoyer en mission par ce Pape qui nous bouscule quelque peu pour mieux nous inviter à une conversion pastorale. »

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